Santé
De la caisse de secours au 30 novembre : 130 ans d'assurance-maladie en Suisse
En 1996, la prime standard d'un adulte coûtait 173 francs par mois. En 2027, elle en coûtera 628. Entre les deux : un siècle de réformes refusées, une loi acceptée à 51,8 %, et un système qui a survécu à tous les votes qui voulaient le changer.
Le 29 septembre 2026, le Département fédéral de l'intérieur a annoncé les primes de l'année suivante : 412 francs par mois en moyenne, 5 % de plus qu'en 2026. Dans le canton de Vaud, la moyenne passe à 454.50 francs, une hausse de 3,5 %, l'une des plus faibles du pays. Chaque automne, la même lettre arrive dans les boîtes, et la même question revient : comment en est-on arrivé là ?
La réponse tient en un paradoxe. L'assurance-maladie suisse est l'une des plus anciennes promesses sociales du pays — la Constitution l'autorise depuis 1890 — et l'une des plus tardivement tenues : elle n'est obligatoire pour tous que depuis 1996.
Avant l'État : des caisses de métier et de fabrique
Au XIXe siècle, se soigner est une affaire privée, et tomber malade signifie surtout perdre son salaire. Les ouvriers d'un même métier ou d'une même fabrique se regroupent en caisses de secours mutuels : chacun cotise, et la caisse verse une indemnité à celui qui ne peut plus travailler. Escher Wyss ouvre la sienne en 1835, Sulzer en 1845.
Le recensement de 1865 compte 489 caisses pour environ 75'000 membres, des hommes adultes pour plus de quatre sur cinq. En 1903, au sommet, on en dénombre 2006, dont 1812 couvrent la maladie ; la moitié a moins de cent membres. À cette date, ces caisses versent encore plus d'argent en indemnités journalières (4 millions de francs) qu'en frais de soins (1,6 million). Changer d'emploi ou de ville, c'est souvent perdre sa caisse : les premières associations de « libre passage » naissent dans l'Oberland zurichois en 1876.
1890-1912 : un oui, un non, puis un oui serré
Inspiré par les lois allemandes de Bismarck, le Parlement prépare un article constitutionnel. Le 26 octobre 1890, le peuple l'accepte à 75,4 % : la Confédération peut désormais légiférer sur l'assurance en cas de maladie et d'accident.
Le premier projet, la « lex Forrer », veut une affiliation obligatoire pour la plupart des salariés, sur le modèle allemand. Les sociétés romandes de secours mutuels et les milieux chrétiens-sociaux s'y opposent. Le 20 mai 1900, le peuple la rejette massivement : 30,2 % de oui. Seule l'assurance militaire en réchappe.
Il faut onze ans pour revenir avec une loi plus modeste. La loi sur l'assurance en cas de maladie et d'accidents (LAMA) du 13 juin 1911 est attaquée par référendum, et passe le 4 février 1912 avec 54,4 % des voix. Son volet maladie entre en vigueur le 1er janvier 1914 ; la Caisse nationale d'assurance en cas d'accidents, la future Suva, ouvre à Lucerne le 1er avril 1918.
La règle · ce que faisait la LAMA
La Confédération ne gérait aucune caisse. Elle subventionnait celles qui acceptaient sa surveillance, garantissaient un minimum de prestations et admettaient hommes et femmes aux mêmes conditions — mais pas aux mêmes primes. L'assurance restait facultative ; les cantons pouvaient la rendre obligatoire, et environ la moitié l'ont fait, souvent pour les enfants ou les petits revenus.
Le siècle des caisses
En 1914, environ une personne sur dix est assurée. En 1940, une sur deux. En 1960, quatre sur cinq. Le nombre de caisses reconnues culmine vers 1950, avec 1154 caisses, puis la concentration commence : 1088 en 1960, 555 en 1980, 246 en 1990. Dès 1923, les frais médicaux pèsent plus lourd que les indemnités de salaire : l'assurance-maladie devient ce qu'elle est aujourd'hui, une assurance des soins.
Avant 1996, une femme paie environ 10 % de plus qu'un homme. Les coûts, eux, s'emballent : entre 1966 et 1989, les dépenses des caisses sont multipliées par 8,6, quand les salaires le sont par 3,6 et les prix par 2,4. En 1977, la Confédération gèle ses subventions, et les primes des assurés bondissent.
Chaque tentative de réforme échoue devant le peuple. Le 8 décembre 1974, une initiative socialiste pour une assurance obligatoire obtient 26,7 % de oui, son contre-projet 31,8 % ; aucun canton n'en veut. Le 6 décembre 1987, une révision de la LAMA, couplée à une assurance maternité, ne recueille que 28,7 %. Le 16 février 1992, l'initiative des caisses elles-mêmes plafonne à 39,3 %. En attendant mieux, le Parlement adopte des arrêtés urgents contre le renchérissement et contre la « désolidarisation » des assurés, et organise une première compensation des risques entre caisses en octobre 1992.
4 décembre 1994 : la LAMal passe de justesse
La loi sur l'assurance-maladie (LAMal) du 18 mars 1994 est acceptée le 4 décembre 1994 par 51,8 % des votants — 70'815 voix d'écart sur près de deux millions. Le même jour, une initiative de la gauche et des syndicats est balayée à 23,5 %. La loi entre en vigueur le 1er janvier 1996. Elle pose les règles qui valent encore :
- l'obligation : toute personne domiciliée en Suisse s'assure dans les trois mois ;
- la même prime pour tous chez un assureur donné, dans une région et une classe d'âge, quels que soient le sexe et l'état de santé ;
- le libre passage : on change d'assureur sans perdre ses droits ;
- la participation aux coûts : une franchise, puis 10 % des frais ;
- les subsides : les cantons réduisent les primes des assurés de condition modeste ;
- la compensation des risques entre assureurs, pour qu'aucun ne gagne à n'assurer que des bien-portants.
Cette année-là, 145 assureurs pratiquent l'assurance de base, et 1,65 million de personnes — 23 % des assurés — touchent déjà un subside.
Trente ans de primes
Deux chiffres circulent, et il faut savoir lequel on lit. La prime standard est celle d'un adulte avec la franchise ordinaire, la couverture accident et le libre choix du médecin ; elle a servi aux annonces officielles jusqu'en 2018. La prime moyenne divise le total des primes payées par le nombre d'assurés, enfants, franchises élevées et modèles alternatifs compris ; c'est l'indicateur de l'OFSP depuis les primes 2019, parce que plus de huit assurés sur dix ne paient plus la prime standard.
| Année | Prime moyenne Suisse | Variation | Prime standard adulte Suisse | Prime moyenne Vaud |
|---|---|---|---|---|
| 1996 | 128.20 | – | 173.10 | 177.00 |
| 1997 | 138.70 | +8,1 % | 188.10 | 182.40 |
| 1998 | 146.10 | +5,4 % | 197.30 | 188.50 |
| 1999 | 149.40 | +2,2 % | 203.90 | 192.70 |
| 2000 | 154.20 | +3,2 % | 211.70 | 193.00 |
| 2001 | 159.80 | +3,6 % | 223.30 | 198.30 |
| 2002 | 174.20 | +9,0 % | 245.00 | 212.90 |
| 2003 | 190.10 | +9,1 % | 268.50 | 231.10 |
| 2004 | 203.50 | +7,0 % | 280.00 | 245.40 |
| 2005 | 207.30 | +1,9 % | 290.20 | 249.00 |
| 2006 | 215.20 | +3,8 % | 306.40 | 258.60 |
| 2007 | 217.70 | +1,1 % | 313.00 | 256.20 |
| 2008 | 215.50 | −1,0 % | 314.60 | 249.00 |
| 2009 | 217.60 | +1,0 % | 322.90 | 248.60 |
| 2010 | 236.20 | +8,6 % | 351.10 | 261.80 |
| 2011 | 250.50 | +6,0 % | 373.80 | 275.70 |
| 2012 | 256.30 | +2,3 % | 382.00 | 280.50 |
| 2013 | 258.80 | +1,0 % | 387.70 | 282.80 |
| 2014 | 264.40 | +2,2 % | 396.10 | 288.40 |
| 2015 | 274.10 | +3,7 % | 411.80 | 296.60 |
| 2016 | 286.80 | +4,7 % | 428.10 | 311.90 |
| 2017 | 300.40 | +4,7 % | 447.30 | 328.20 |
| 2018 | 311.30 | +3,6 % | 465.30 | 345.60 |
| 2019 | 314.30 | +1,0 % | 477.90 | 350.20 |
| 2020 | 314.80 | +0,1 % | 481.60 | 348.00 |
| 2021 | 315.60 | +0,3 % | 485.50 | 349.60 |
| 2022 | 313.90 | −0,6 % | 486.00 | 348.50 |
| 2023 | 330.30 | +5,2 % | 514.30 | 364.00 |
| 2024 | 356.50 | +7,9 % | 554.10 | 396.80 |
| 2025 | 376.20 | +5,5 % | 580.30 | 419.70 |
| 2026 | 392.40 (est.) | +4,3 % | 602.10 | 439.30 (est.) |
| 2027 | 412.10 (est.) | +5,0 % | 627.90 | 454.50 (est.) |
CHF par mois. Prime moyenne : toutes classes d'âge, franchises et modèles confondus, définitive jusqu'en 2025. Prime standard : adulte, franchise ordinaire, accident inclus, libre choix. Source : OFSP, Statistique de l'assurance-maladie obligatoire 2025, et communiqué du 29 septembre 2026.
En trente et un ans, la prime moyenne a été multipliée par 3,2, la prime standard par 3,6 : 4,2 % de hausse par an en moyenne. Les coûts suivent la même pente : les prestations brutes de l'assurance de base sont passées de 1723 francs par assuré et par an en 1996 à 4938 francs en 2025. Les années de forte hausse se répondent — 2002 et 2003 (plus de 9 %), 2010 (8,6 %), 2024 (7,9 %) — séparées par des accalmies, dont une quasi-stagnation de 2019 à 2022.
Exemple · l'annonce et la réalité
La hausse annoncée en septembre est une estimation faite avant que les assurés aient réagi. Pour 2024, l'OFSP annonçait +8,7 % ; la hausse réellement payée a été de 7,9 %. Pour 2023, +6,6 % annoncés, +5,2 % payés. Entre l'annonce et la facture, les assurés réagissent : ils changent de caisse, de franchise ou de modèle — c'est l'explication que donne l'OFSP quand il corrige la hausse de 2026, de 4,4 % à 4,3 %.
Ce qui a changé pour l'assuré
La participation aux coûts s'est alourdie par étapes. La franchise ordinaire valait 150 francs en 1996 et 1997, 230 francs de 1998 à 2003, 300 francs depuis 2004 ; le plafond de la quote-part est passé de 600 à 700 francs la même année. En 2005, la franchise la plus haute monte de 1500 à 2500 francs. Depuis 2010, le rabais accordé pour une franchise élevée ne peut plus dépasser 70 % du risque supplémentaire, contre 80 % auparavant. La contribution aux frais d'hôpital passe de 10 à 15 francs par jour en 2011, et la quote-part sur un médicament original plus cher que ses génériques monte à 40 % en 2024.
Le paysage a changé plus encore. En 1996, 1,7 % des assurés avaient choisi un modèle alternatif — médecin de famille, cabinet de groupe, télémédecine. Fin 2025, ils sont 81,8 %, et seuls 12,1 % gardent la franchise ordinaire sans modèle. Quant aux assureurs, ils étaient 145 en 1996, 81 en 2010, et 32 proposent des primes pour 2027.
Le peuple a voté, souvent
Depuis la LAMal, le système a été remis en cause dans les urnes à plusieurs reprises, sans jamais être renversé :
- 18 mai 2003 — initiative « La santé à un prix abordable » : 27,1 % de oui ;
- 11 mars 2007 — caisse maladie unique et sociale : 28,8 % ;
- 17 juin 2012 — réseaux de soins intégrés (managed care) : 24,0 % ;
- 28 septembre 2014 — caisse publique d'assurance-maladie : 38,2 % ;
- 9 juin 2024 — primes plafonnées à 10 % du revenu : 44,5 % ; frein aux coûts : 37,2 % ;
- 24 novembre 2024 — financement uniforme des prestations ambulatoires et hospitalières (EFAS) : accepté à 53,3 %.
Les deux initiatives de 2024 ont été rejetées, mais leurs contre-projets sont entrés en vigueur le 1er janvier 2026 : chaque canton doit consacrer une part minimale aux réductions de primes, et le Conseil fédéral fixe des objectifs de coûts. Le financement uniforme s'appliquera aux soins ambulatoires et hospitaliers dès 2028, aux soins de longue durée dès 2032. En 2025, 2,64 millions de personnes touchaient un subside, pour 7,3 milliards de francs.
À Lausanne et dans l'Ouest lausannois, ce que disent les fichiers
L'OFSP publie chaque année l'intégralité des primes, assureur par assureur. Nous avons repris celles de la région vaudoise 1 — Lausanne, l'Ouest lausannois, La Côte, Lavaux, la Riviera — depuis 2011, pour un adulte avec la franchise de 300 francs et la couverture accident.
- La prime standard moyenne, pondérée par la taille de chaque assureur dans le canton, passe de 426.20 francs en 2011 à 723.70 francs en 2027 : +70 % en seize ans.
- Le nombre d'assureurs qui y proposent une prime standard tombe de 54 à 21.
- La prime la plus basse qu'un salarié puisse obtenir — franchise de 2500 francs, sans couverture accident, tous modèles confondus — passe de 195.20 à 427 francs. Elle valait 46 % de la prime standard moyenne en 2011, et 59 % en 2027 : l'option la moins chère s'est rapprochée de la prime standard.
Ce que l'histoire laisse entre vos mains
De ce siècle de compromis, l'assuré a hérité de quatre leviers, et d'un seul calendrier. Il choisit son assureur, sa franchise et son modèle chaque année, et sa santé ne compte pas : l'assurance de base doit accepter tout le monde. Le calendrier, lui, ne pardonne pas : la résiliation doit être reçue par l'assureur le 30 novembre.
À retenir
Les prestations de l'assurance de base sont les mêmes partout ; seules la prime et le service changent. Comparez les 219'916 primes 2027 de l'OFSP pour votre commune avec le comparateur de primes, et vérifiez d'abord quelle franchise vous coûte le moins avec vos frais réels de l'an passé.