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15 janvier 2015 : le jour où la BNS a lâché l'euro
Le jeudi 15 janvier 2015, la Banque nationale suisse abandonne le cours plancher de 1,20 franc pour un euro, qu'elle défendait depuis plus de trois ans. En quelques minutes, l'euro tombe à 0,85 franc. Pourquoi elle l'avait fixé, pourquoi elle l'a lâché, et ce que ça a changé pour les vacances, les frontaliers, les emplois et l'épargne.
Le jeudi 15 janvier 2015, la Banque nationale suisse (BNS) publie un communiqué d'une page : « La Banque nationale abolit le cours plancher et abaisse le taux d'intérêt à −0,75% ». Dans les minutes qui suivent, l'euro chute à 0,85 franc, « le niveau le plus bas jamais enregistré », écrira la BNS dans son rapport annuel. La veille, il en valait 1,20.
La BNS défendait ce cours plancher depuis plus de trois ans, et avait promis de le faire « avec toute la détermination requise ». Voici pourquoi elle l'avait fixé, pourquoi elle l'a lâché, et ce que ce jeudi a changé pour les ménages romands.
2011 : le franc, valeur refuge
En 2007, un euro valait en moyenne 1,64 franc. Puis vinrent la crise financière et, en 2010-2011, la crise de la dette dans la zone euro. Les investisseurs cherchent un abri, et le franc en est un. Le 9 août 2011, il atteint son record : 1,01 franc pour un euro, et 0,71 franc pour un dollar. Par rapport à décembre 2010, le franc a gagné 19 % face à l'euro en huit mois.
Pour l'économie suisse, c'est un choc. Ce qu'elle exporte devient plus cher à l'étranger, ce qu'elle importe moins cher, et les prix risquent de baisser durablement. La BNS tente d'abord de faire baisser le franc en inondant le marché de liquidités, en août 2011. Sans succès durable.
La décision · communiqué de la BNS du 6 septembre 2011
La BNS fixe un cours plancher de 1,20 franc pour un euro et ne tolère plus de cours inférieur. Elle « fera prévaloir ce cours plancher avec toute la détermination requise et est prête à acheter des devises en quantité illimitée ».
Le principe est simple : la BNS peut créer autant de francs qu'elle veut. Chaque fois que l'euro menace de passer sous 1,20, elle achète des euros en payant avec des francs neufs. La BNS est alors présidée par Philipp Hildebrand. Il démissionne le 9 janvier 2012, après une controverse sur des opérations financières privées ; Thomas Jordan lui succède, d'abord par intérim, puis comme président dès avril 2012.
Plus de trois ans de défense
Le plancher tient, mais il coûte. La BNS doit acheter des devises par dizaines de milliards, et son bilan enfle :
| Année | Achats de devises de la BNS | Devises au bilan, en fin d'année |
|---|---|---|
| 2010 (avant le plancher) | 144 milliards | 203,8 milliards |
| 2011 | 17,8 milliards | 257,5 milliards |
| 2012 | 188 milliards | 432,2 milliards |
| 2013 | Aucun : l'euro reste au-dessus de 1,20 | 443,3 milliards |
| 2014 | 25,8 milliards, surtout en fin d'année | 510,1 milliards |
De fin 2010 à fin 2014, les devises détenues par la BNS ont été multipliées par deux et demi. En décembre 2014, la crise en Russie fait de nouveau monter le franc. Le 18 décembre, la BNS annonce un taux d'intérêt négatif de −0,25 % sur les avoirs que les banques déposent chez elle, à prélever à partir du 22 janvier 2015. Elle répète qu'elle défendra le plancher, avec la même formule qu'en 2011.
Le 15 janvier 2015
Quatre semaines plus tard, le communiqué tombe. Il dit trois choses :
- la BNS abolit le cours plancher de 1,20 franc pour un euro ;
- elle abaisse le taux appliqué aux avoirs des banques à −0,75 %, au-delà d'un montant exonéré. Ce taux s'applique dès le 22 janvier : le −0,25 % annoncé en décembre n'aura donc jamais été prélevé ;
- elle reste prête à intervenir sur le marché des changes si nécessaire.
La raison donnée : les politiques monétaires des grandes zones économiques divergent de plus en plus. L'euro s'affaiblit nettement face au dollar, et « il n'est plus justifié de maintenir le cours plancher ». Le communiqué ne nomme pas la Banque centrale européenne (BCE). Mais tout le monde attend qu'elle se mette à acheter massivement des titres pour soutenir l'économie de la zone euro, ce qui affaiblirait encore l'euro. C'est ce qu'elle annonce une semaine plus tard, le 22 janvier : 60 milliards d'euros d'achats par mois.
La BNS expliquera ensuite que tenir le plancher aurait exigé des interventions sans fin, pour des montants toujours plus grands : son bilan aurait pu atteindre plusieurs fois le produit intérieur brut de la Suisse. En 2011, le problème était la force du franc ; en 2015, c'était la faiblesse de l'euro. Thomas Jordan le résumera devant les actionnaires de la BNS, le 24 avril 2015 : « Depuis le 15 janvier, nous vivons dans un monde différent ».
Ce que les marchés ont fait
L'euro passe de 1,20 à 0,85 franc en quelques minutes, une chute de 29 %, puis revient autour de la parité dans l'après-midi. Le cours de référence de la BCE, fixé une fois par jour, passe de 1,2010 franc le 14 janvier à 1,0280 le 15. À la bourse suisse, c'est la journée la plus agitée de l'histoire : 949'988 transactions et 27,7 milliards de francs échangés, six fois la moyenne quotidienne de l'année précédente, selon SIX. À la fin de janvier, l'euro est remonté à 1,05 franc, et l'indice SMI des grandes actions suisses a perdu 6,7 % depuis le début de l'année.
Ce que ça a changé pour les ménages
Les vacances et les achats en euros
Pour qui dépense en euros, la baisse est immédiate. En moyenne annuelle, l'euro valait 1,21 franc en 2014 et 1,07 franc en 2015 : 12 % de moins.
| 1'000 euros de dépenses, au cours de | Coût en francs |
|---|---|
| 1,20 (le cours plancher) | CHF 1'200 |
| 1,068 (moyenne de 2015) | CHF 1'068 |
| 0,943 (moyenne de septembre 2026) | CHF 943 |
Calcul de Parler Francs sur les cours publiés par la BNS. Les courses de l'autre côté de la frontière deviennent plus attrayantes encore. Le tourisme d'achat n'a pas de statistique officielle, le Conseil fédéral l'a écrit en 2019. L'OFS en donne une approximation : les dépenses des voyages d'un jour dans les pays voisins atteignent un record de 4,43 milliards de francs en 2015, 63 % de plus qu'en 2010.
Les prix en Suisse
Les produits importés baissent de 4,7 % en 2015, et l'ensemble des prix de 1,1 %, selon l'indice de l'OFS : la plus forte baisse annuelle depuis 1950. Le franc fort et la chute du pétrole y contribuent (voir ce que mesure l'inflation).
Les frontaliers
Un frontalier payé en francs voit son salaire grimper en euros : 5'000 francs valaient 4'167 euros au cours plancher, 4'762 euros à 1,05 franc, et quelque 5'300 euros au cours de septembre 2026 (notre calcul).
Certaines entreprises avaient décidé de payer leurs frontaliers en euros dès la première vague du franc fort, en 2011-2012. Deux de ces cas sont allés jusqu'au Tribunal fédéral. Le 15 janvier 2019, quatre ans jour pour jour après l'abandon du plancher, il a rejeté les actions de deux frontaliers, l'un employé dans le Jura, l'autre à Schaffhouse (arrêts 4A_215/2017 et 4A_230/2018). Dans l'affaire jurassienne, il n'a pas tranché la question de la discrimination : il a jugé abusif de la soulever après avoir signé l'avenant au contrat de travail. Ces arrêts portent sur des mesures de 2011-2012 ; aucune décision propre au choc de 2015 n'a été trouvée.
Le tourisme et l'industrie
- Hôtellerie : en 2015, les nuitées des hôtes européens reculent de 9,3 %. Selon l'OFS, « il faut remonter à l'année 1958 pour retrouver un résultat inférieur ». Celles des hôtes allemands reculent de 12 %. En Suisse romande, le Valais perd 3,8 % de ses nuitées et la région de Fribourg autant ; la région lémanique en gagne 0,7 %. Dans tout le pays, les hôtes asiatiques compensent une partie du recul : +18,6 %.
- Exportations : elles baissent de 2,6 % en valeur en 2015, et de 6,7 % vers la zone euro. Les machines et l'électronique perdent 7 %, l'horlogerie 3 %.
- Industrie : au quatrième trimestre 2015, sa production a baissé de 4,5 % sur un an et ses emplois de 0,6 %, alors que l'emploi total progresse encore. Jusqu'au 31 mai 2018, le franc fort est admis comme motif de réduction de l'horaire de travail.
La Suisse évite pourtant la récession : selon la première estimation du SECO, citée par la BNS, son économie croît de 0,9 % en 2015, après 1,9 % en 2014. La BNS, elle, perd 23,3 milliards de francs cette année-là, surtout en pertes de change, mais maintient le milliard qu'elle verse chaque année à la Confédération et aux cantons.
Sept ans de taux négatifs
Le cours plancher est mort, le taux négatif reste. Il s'applique du 22 janvier 2015 jusqu'en juin 2022 à −0,75 %, puis à −0,25 %, avant que la BNS le porte à +0,5 % le 22 septembre 2022, pour lutter contre l'inflation revenue. En tout, sept ans et huit mois sous zéro.
Ce taux ne frappe pas les comptes des particuliers : il s'applique aux avoirs que les banques déposent à la BNS, au-delà d'un montant exonéré. Mais il pèse sur tous les taux :
| Taux affichés par les banques, en moyenne | Décembre 2014 | Au plus bas | Août 2026 |
|---|---|---|---|
| Hypothèque à taux fixe, 10 ans | 1,79 % | 1,20 % (février 2020) | 2,03 % |
| Hypothèque à taux fixe, 5 ans | 1,31 % | 1,06 % (août 2021) | 1,76 % |
| Hypothèque à taux variable | 2,69 % | 2,62 % (juin 2017) | 2,79 % |
| Compte d'épargne | 0,15 % | 0,02 % (juillet 2022) | 0,07 % |
Les hypothèques fixes ont baissé ; la variable n'a presque pas bougé. L'épargne, elle, n'a quasiment rien rapporté pendant sept ans : 50'000 francs sur un compte d'épargne rapportaient 75 francs par an à 0,15 %, moins de 10 francs à 0,02 % (notre calcul). Ce que les taux d'aujourd'hui changent à votre hypothèque, votre épargne et votre loyer : le taux directeur à 0 %.
Et aujourd'hui
Le franc n'est jamais redescendu à 1,20. Le 30 juin 2022, le cours de référence de la BCE passe sous la parité pour la première fois depuis janvier 2015, à 0,9960 franc. Depuis 2023, il vaut en moyenne moins d'un franc chaque année.
| Année | Un euro valait en moyenne |
|---|---|
| 2007 | 1,64 franc |
| 2014 | 1,21 franc |
| 2015 | 1,07 franc |
| 2022 | 1,00 franc |
| 2023 | 0,97 franc |
| 2024 | 0,95 franc |
| 2025 | 0,94 franc |
| Septembre 2026 | 0,94 franc |
Le 9 mars 2026, le cours de référence de la BCE a touché son plus bas depuis la création de l'euro : 0,9008 franc. Thomas Jordan a quitté la présidence de la BNS le 30 septembre 2024 ; Martin Schlegel lui a succédé. Et la BNS, revenue à un taux de 0 % en juin 2025, se dit toujours prête à intervenir sur le marché des changes au besoin.
À retenir
De septembre 2011 à janvier 2015, la BNS a tenu l'euro à 1,20 franc au moins, au prix de plus de 200 milliards de francs d'achats de devises. Le 15 janvier 2015, elle y a renoncé du jour au lendemain : l'euro est tombé à 0,85 franc en quelques minutes. Les achats en euros sont devenus moins chers, les exportateurs et l'hôtellerie ont souffert, et l'épargne a vécu sept ans de taux négatifs.
Chiffres vérifiés le
BNS : communiqués du 6 septembre 2011, du 18 décembre 2014, du 15 janvier 2015 et du 22 septembre 2022 ; remarques introductives de Thomas Jordan du 15 janvier 2015 et discours du 24 avril 2015 ; rapports de gestion 2010 à 2015 (achats de devises, bilan, résultat, cours) ; chronique monétaire ; portail de données (cours mensuels et annuels de l'euro, placements de devises, taux publiés pour les hypothèques et l'épargne, publications du 30 septembre et du 1er octobre 2026). BCE : cours de référence quotidiens de l'euro en francs ; communiqué du 22 janvier 2015. SIX : chiffres clés de janvier 2015 (2 février 2015) et de 2015. OFS : nuitées hôtelières 2015 (23 février 2016), emploi et production du 4e trimestre 2015 (25 et 26 février 2016). Administration fédérale des douanes : commerce extérieur 2015 (26 janvier 2016). Conseil fédéral : rapport du 29 mai 2019 sur le franc fort, la TVA et le tourisme d'achat (postulat 17.3360) ; communiqué du 31 mai 2018 sur la réduction de l'horaire de travail. Tribunal fédéral : arrêts 4A_215/2017 et 4A_230/2018 du 15 janvier 2019. Croissance de 2015 : première estimation du SECO, citée par la BNS. Les montants en euros et en francs des exemples sont des calculs de Parler Francs sur les cours publiés par la BNS.
Un article d'histoire : les faits de 2011 à 2015 ne changent plus. Le cours de l'euro cité pour aujourd'hui est la moyenne de septembre 2026 publiée par la BNS.