Argent

L'or et la Suisse : des paillettes des rivières aux 1040 tonnes de la BNS

Pendant un siècle et demi, le franc a été défini par un poids d'or. Il ne l'est plus depuis l'an 2000, mais la Banque nationale garde 1040 tonnes de métal jaune et la Suisse reste un carrefour de l'or mondial. Des paillettes du Napf aux coffres de la BNS, l'histoire d'un métal qui a fait la monnaie.

On ne paie plus en or depuis longtemps. Pourtant, le franc a été défini par un poids d'or jusqu'en 1999 et la Banque nationale suisse (BNS) en garde toujours plus de mille tonnes. La Constitution l'y oblige encore, d'une certaine manière. Voici comment ce métal a fait la monnaie suisse, et ce qu'il en reste aujourd'hui.

L'or du sol et des rivières

La Suisse n'a jamais été un pays de mines d'or. Le Dictionnaire historique de la Suisse en cite quatre, de Gondo et Salanfe en Valais à Felsberg dans les Grisons et Astano au Tessin. Aucune n'a été rentable longtemps. L'or suisse est surtout un or de rivière : des paillettes de 0,2 à 2 millimètres, charriées par les ruisseaux du Napf, l'Emme, l'Aar et la Reuss, le Rhin, et à Genève par le Rhône, l'Arve et l'Allondon.

Le canton de Lucerne, qui détenait le droit sur cet or, se faisait remettre celui lavé au Napf. Il en a enregistré 31,4 kilos entre 1511 et 1798, environ 225 grammes par an au début du XVIIIe siècle. C'est un or très pur, à 23 carats. Au XIXe siècle, laver l'or ne rapportait plus rien, même comme revenu d'appoint. C'est devenu un loisir : l'Association suisse des chercheurs d'or est née en 1989 au pied du Napf.

Le trésor d'Erstfeld, l'or des Celtes

En août 1962, deux ouvriers qui construisent une protection contre les avalanches au-dessus d'Erstfeld, dans le canton d'Uri, mettent au jour sept bijoux en or : quatre torques et trois bracelets, 640 grammes en tout, d'un or presque pur. Ils dormaient sous neuf mètres d'éboulis, au pied d'un gros rocher, depuis le IVe siècle avant notre ère.

Les bijoux sont pratiquement neufs. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, l'explication la plus vraisemblable est une offrande à une divinité qui protégeait les voyageurs des Alpes, plutôt que la cachette d'un marchand. C'est l'un des sommets de l'art celtique. Le trésor appartient au canton d'Uri, qui le prête à la Confédération : il est exposé au Musée national suisse, à Zurich.

D'autres pièces d'or antiques sont sorties de terre en Suisse. La plus célèbre est le buste en or de l'empereur Marc Aurèle, découvert en avril 1939 dans le sanctuaire du Cigognier, à Avenches. Le Site et Musée romains d'Avenches le tient pour la plus importante découverte faite dans les ruines d'Aventicum.

La loi · Code civil, art. 723 et 724

Un trésor, c'est-à-dire une chose précieuse cachée depuis longtemps et qui n'a plus de propriétaire, appartient au propriétaire du terrain où il a été trouvé. Celui qui le découvre a droit à une gratification équitable, au plus la moitié de sa valeur.

Mais une antiquité qui présente un intérêt scientifique, comme les torques d'Erstfeld, appartient au canton. Elle ne peut pas être vendue sans son autorisation, et celui qui la trouve a droit à une indemnité équitable, au plus la valeur de l'objet.

Le franc, une monnaie d'argent puis d'or

Le franc naît avec la loi sur les monnaies du 7 mai 1850. Il copie le franc français : même poids, même titre, même diamètre. Et il est d'argent, pas d'or. Dix ans plus tard, le 31 janvier 1860, la Suisse donne cours légal aux pièces d'or françaises : le pays vit désormais avec deux métaux, l'or et l'argent.

Le 23 décembre 1865, la Suisse, la France, la Belgique et l'Italie fondent l'Union monétaire latine, rejointe par la Grèce en 1868. Les pièces des pays membres circulent librement de l'un à l'autre. L'Union est dissoute le 31 décembre 1926. Au début de 1927, les pièces d'or étrangères sont retirées de la circulation en Suisse : pour la première fois, une seule monnaie nationale circule dans le pays.

Le Vreneli

De 1897 à 1949, la Confédération frappe 58,6 millions de pièces d'or de 20 francs, de 6,452 grammes chacune. On les appelle « Vreneli », et au Tessin marengo. L'effigie, une tête de jeune femme devant les montagnes, est due au médailleur neuchâtelois Fritz Ulysse Landry. Elle orne aussi 2,6 millions de pièces de 10 francs (1911-1922) et seulement 5000 pièces de 100 francs (1925).

Le Vreneli est une vraie monnaie de tous les jours jusqu'en 1914, quand les billets de 5 et de 20 francs le remplacent. Il est resté un cadeau d'anniversaire, et un objet de collection.

Des billets garantis par l'or

La BNS ouvre ses guichets le 20 juin 1907, à Bâle, Berne, Genève, Saint-Gall et Zurich. Ses billets sont une promesse : on peut les échanger contre de l'or. La loi de 1905 l'oblige à détenir de l'or pour au moins 40 % des billets en circulation. Au début de la Première Guerre mondiale, l'échange en or est suspendu.

Dans les années 1930, les grandes monnaies quittent l'or l'une après l'autre. Le 27 septembre 1936, deux jours après la France, le Conseil fédéral dévalue le franc de 30 % en moyenne. Un franc ne vaut plus que 190 à 215 milligrammes d'or fin.

Le 29 juin 1954, le Conseil fédéral supprime pour de bon l'échange des billets contre de l'or. Le 9 mai 1971, il réévalue le franc de 7,07 % : un franc vaut alors 217,59 milligrammes d'or fin, soit 4595 francs le kilo d'or. Ce sera la dernière parité officielle. Trois mois plus tard, les États-Unis cessent d'échanger leurs dollars contre de l'or, et dès 1973 les monnaies flottent librement. La parité ne sert plus qu'à inscrire l'or au bilan de la BNS, à un prix très inférieur à celui du marché.

L'or de la guerre

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse est la principale place où l'Allemagne nazie vend son or. La Commission indépendante d'experts présidée par Jean-François Bergier l'a établi à la fin des années 1990. Voici les chiffres de son rapport définitif de 2002 :

  • 77 % de l'or que la Reichsbank a envoyé à l'étranger est passé par la Suisse, et 94 % de cet or est allé à la BNS ;
  • la Reichsbank a livré à la BNS pour 1,6 à 1,7 milliard de francs d'or. La BNS en a acheté 1,2 milliard pour son propre compte ; le reste a été versé aux dépôts d'autres banques centrales ;
  • la BNS a aussi acheté de l'or aux Alliés : 2,9 milliards de francs aux États-Unis et au Royaume-Uni, de 1941 à 1945.

Une partie de l'or allemand avait été volé aux banques centrales des pays occupés. Selon la Commission, les dirigeants de la BNS savaient dès 1941 que l'Allemagne disposait d'or volé, et ils en ont accepté jusqu'à la dernière livraison, le 13 avril 1945. Les arguments de la BNS (la bonne foi, la neutralité, la dissuasion d'une invasion) ne résistent pas, pour la Commission, à l'analyse historique.

Le 25 mai 1946, par l'accord de Washington, la Suisse verse aux Alliés 250 millions de francs, payables en or, « pour solde de tout compte ». Les Alliés estimaient à au moins 800 millions l'or volé que la BNS avait acheté.

La fin du lien entre le franc et l'or

À la fin des années 1990, la BNS possède 2590 tonnes d'or, la cinquième réserve du monde : 365 grammes par habitant. Mais le franc n'a plus besoin d'or : la Suisse est entrée au Fonds monétaire international le 29 mai 1992, et les statuts du FMI ont retiré à l'or son rôle de monnaie dès 1978.

La nouvelle Constitution, entrée en vigueur le 1er janvier 2000, ne fixe plus de parité-or. La loi sur l'unité monétaire, en vigueur le 1er mai 2000, en tire les conséquences : les moyens de paiement légaux sont les pièces de la Confédération, les billets de la BNS et les avoirs en francs à la BNS. L'or n'en fait plus partie.

La loi · Constitution fédérale, art. 99, al. 3

La Banque nationale constitue, à partir de ses revenus, des réserves monétaires suffisantes, « dont une part doit consister en or ». La Constitution ne dit ni combien, ni où : c'est la BNS qui décide.

Les grandes ventes

Une fois l'or compté au prix du marché, la BNS juge que 1300 tonnes ne lui servent plus. Elle les vend de début mai 2000 à 2005, à un rythme convenu avec les autres banques centrales européennes, au prix moyen de 15'604 francs le kilo. Le Dictionnaire historique de la Suisse estime le produit de la vente à 19 milliards de francs environ.

Que faire de cet argent ? Le Conseil fédéral avait d'abord proposé, en 1997, une « Fondation Suisse solidaire » ; le projet échoue devant le peuple et au Parlement. Au printemps 2005, 21,1 milliards de francs sont finalement distribués : deux tiers aux cantons, un tiers à la Confédération, qui verse sa part, 7 milliards, au fonds de l'AVS en 2007.

En juin 2007, la BNS annonce la vente de 250 tonnes de plus, pour renforcer ses réserves de devises. La vente s'achève le 26 septembre 2008. Depuis, la BNS n'a plus vendu ni acheté d'or : elle en a 1040 tonnes.

Avec le recul, le prix de vente paraît faible. Au 30 juin 2026, la BNS comptait le kilo d'or à 104'812 francs, près de sept fois les 15'604 francs du début des années 2000 (notre calcul). Mais personne ne connaît le prix futur de l'or.

Le vote de 2014

L'initiative populaire « Sauvez l'or de la Suisse » voulait que la BNS détienne au moins 20 % de ses actifs en or, tout stocké en Suisse et impossible à revendre. Le 30 novembre 2014, le peuple la rejette par 1'974'137 non contre 580'528 oui, soit 77,3 % de non, et tous les cantons la refusent. En Suisse romande, Vaud est le canton le moins séduit (17,0 % de oui), Genève le plus (23,5 %) ; le Tessin vote oui à 33,3 %, le plus fort taux du pays (nos calculs sur les résultats officiels).

L'or de la BNS aujourd'hui

  • Combien : 1040 tonnes, surtout des lingots, et quelques pièces.
  • Où : environ 70 % en Suisse, 20 % à la Banque d'Angleterre et 10 % à la Banque du Canada. La BNS a rendu ces lieux publics en avril 2013.
  • Combien ça vaut : 115,4 milliards de francs au bilan du 31 décembre 2025, après un gain de 36,3 milliards en un an. Au premier semestre 2026, le prix de l'or a baissé et le stock a perdu 6,4 milliards de francs de valeur.

Ces variations comptent pour tout le monde : quand la BNS fait des bénéfices, elle en verse une partie à la Confédération et aux cantons, au moins deux tiers aux cantons selon la Constitution. Le prix de l'or pèse donc sur les budgets cantonaux, et à travers eux sur vos impôts.

La Suisse, carrefour de l'or

La Suisse ne produit pas d'or, mais il en passe énormément sur son sol. En 2025, selon l'Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières, elle a importé 2596 tonnes d'or brut, pour 173,7 milliards de francs. 979 tonnes venaient directement des mines ; le reste était de l'or déjà affiné.

AnnéeOr brut importéValeur
20212215 tonnes84,2 milliards de francs
20222395 tonnes93,8 milliards
20232372 tonnes91,2 milliards
20242139 tonnes92,9 milliards
20252596 tonnes173,7 milliards

On lit souvent que la Suisse raffine 50 à 70 % de l'or du monde. Le Contrôle fédéral des finances juge ce chiffre erroné. Le Conseil fédéral écrit plutôt que les raffineries suisses représentent environ 40 % des capacités de fonte mondiales, ce qui n'est pas la même chose qu'une production. Selon lui, quatre des neuf plus grandes raffineries du monde ont en Suisse une part très importante de leurs activités.

Le métal est surveillé par une loi presque centenaire, la loi sur le contrôle des métaux précieux du 20 juin 1933. Un bijou en or vendu en Suisse doit porter son titre (999, 916, 750, 585 ou 375 millièmes) et le poinçon de son fabricant ; seul un fondeur titulaire d'une patente peut couler des lingots. Le Contrôle des métaux précieux poinçonne plus de deux millions d'objets par an.

Laver de l'or soi-même

L'or des rivières est toujours là, en minuscules paillettes. L'orpaillage est un loisir permis, mais encadré par chaque canton. Dans le canton de Berne, par exemple, on peut laver l'or sans autorisation du 1er mai au 30 septembre, avec une batée et une pelle, à trois personnes au plus. Le reste de l'année, c'est interdit, pour protéger le frai des truites, et les engins à moteur le sont toujours. À Genève, il faut une autorisation dans les réserves naturelles. Avant de partir, renseignez-vous auprès du canton et de la commune. Et ne comptez pas vous enrichir : en trois siècles, le Napf a donné à peine plus de 31 kilos.

Trésors et légendes

L'or nourrit aussi les légendes. Certaines reposent sur des faits. Après la bataille de Grandson, le 2 mars 1476, les Confédérés pillent le camp de Charles le Téméraire, qui y abandonne un précieux butin. Ce « butin de Bourgogne » forme encore l'un des trois piliers des collections historiques du Musée d'histoire de Berne, avec le trésor de la cathédrale de Lausanne, emporté par les Bernois en 1536. D'autres histoires ne sont que des légendes : le grand diamant du Téméraire ramassé par un soldat et revendu pour trois fois rien, ou un trésor des Templiers caché en Suisse, dont aucune source savante ne parle.

Envie de partir sur la trace de cet or ? La chasse au trésor du butin du Téméraire : cinq énigmes, dont toutes les réponses sont dans cet article.

À retenir

Le franc est né en 1850 comme une monnaie d'argent, puis s'est lié à l'or pour un siècle et demi : pièces d'or jusqu'en 1914, billets garantis par l'or jusqu'en 1954, parité-or jusqu'en 1999. Depuis l'an 2000, l'or n'est plus une monnaie, mais la BNS en garde 1040 tonnes, dont 70 % en Suisse. Leur valeur, plus de 100 milliards de francs, monte et descend avec le marché, et avec elle les bénéfices que la BNS verse aux cantons.

Chiffres vérifiés le

BNS : chronique monétaire ; questions et réponses sur la gestion des placements (quantité et lieux de stockage de l'or) ; rapport de gestion 2025 (bilan au 31 décembre 2025) ; communiqué du 31 juillet 2026 sur le rapport intermédiaire au 30 juin 2026. Conseil fédéral : rapport du 28 juillet 2008 sur les ventes d'or de la BNS (postulat 07.3708) ; message du 20 novembre 2013 sur l'initiative « Sauvez l'or de la Suisse » (FF 2013 8365) ; arrêté du 13 février 2015 constatant le résultat de la votation du 30 novembre 2014 (FF 2015 1687) ; rapport du 14 novembre 2019 sur le commerce de l'or (postulat 15.3877). Contrôle fédéral des finances : audit du contrôle des métaux précieux (CDF-19476, 24 février 2020). Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières : statistique des importations d'or brut (données définitives 2025). Fedlex : Constitution fédérale (art. 99), loi sur l'unité monétaire et les moyens de paiement (RS 941.10), loi sur le contrôle des métaux précieux (RS 941.31), Code civil (art. 723 et 724). Commission indépendante d'experts Suisse – Seconde Guerre mondiale : « La Suisse et les transactions sur l'or pendant la Seconde Guerre mondiale », volume 16 (2002), et rapport intermédiaire de 1998. Dictionnaire historique de la Suisse : articles « Métaux précieux », « Erstfeld », « Gondo », « Franc », « Vreneli », « Banque nationale suisse (BNS) », « Bourgogne, guerres de ». Musée national suisse (trésor d'Erstfeld), Site et Musée romains d'Avenches (buste de Marc Aurèle), Musée d'histoire de Berne (butin de Bourgogne). Canton de Berne : notice de l'Inspection de la pêche sur l'orpaillage (septembre 2024). Les comparaisons de prix sont des calculs de Parler Francs sur les chiffres du Conseil fédéral et de la BNS.

Un article d'histoire : les faits passés ne changent plus. La valeur de l'or de la BNS est celle de ses derniers comptes publiés (31 décembre 2025 et 30 juin 2026) ; les importations d'or sont celles de 2025.